jeudi 23 mai 2019
Journalisme

Les stratégies d'influence des firmes ou la manufacture du doute

"Il n’est pas certain qu’il soit nécessaire d'être journaliste scientifique ou d'avoir une formation scientifique universitaire pour traiter les sujets d'influence portant sur la manipulation de la science. Nous avons, par exemple, travaillé avec mon collègue Stéphane Foucart, journaliste au Monde, sur les Monsanto Papers alors que je ne suis pas de formation scientifique. La connaissance scientifique peut aussi se construire sur le tas, ce qui est mon cas." 

Comprendre les stratégies d’influence des firmes
"Il faut comprendre comment la science fonctionne pour étudier ses phénomènes mais plus encore, les mécanismes et les stratégies d'influence des firmes, ce qu'on appelle la manufacture du doute : l'instrumentalisation de l'incertitude scientifique qui sera infusée dans la tête des décideurs pour empêcher, par exemple, la réglementation de certains produits toxiques."

Les revues scientifiques ont aujourd'hui une responsabilité centrale
"Tous les articles scientifiques passent par la littérature scientifique, ils sont publiés dans les grandes revues internationales. Le problème est que les firmes sponsorisent des articles dans ces revues sans que le sponsor soit toujours déclaré, de plus, les déclarations d'intérêt qui sont pourtant obligatoires ne sont pas forcément toujours complètes et quand elles le sont, la présence même de ces articles pose problème. 

Des archives de l'industrie du tabac et des archives sorties des tiroirs des firmes lors de procès aux Etats-Unis montrent bien, en effet, qu'il y a une intention de la part des firmes de faire du « science washing » : produire de la matière scientifique publiée dans la grande machine que sont les revues internationales. En réalité, il s’agit de matériau de lobbying qui ressort de cette machine comme un article scientifique. Or on sait que ces articles sont écrits par des consultants. Des cabinets de « défense de produits » spécialisés emploient des scientifiques pour écrire des articles qui défendent des produits. Il ne s’agit pas d’articles de recherche, mais d’articles qui critiquent des travaux."

Interview réalisée lors des Assises Internationales du Journalisme de Tours 2018